Un Marcheur, une Tisseuse, un Calligraphe. Car il est toujours besoin de quelques cairns sur les sentiers caillouteux, de ceux que l’on trace soi-même, sans autre boussole que sa propre aiguille de ‘ce qui est juste’. Hors de toute loi externe, et combien plus perçante, à condition de l’affûter, toujours, à ces pierres-là.

En plus d’un clin d’œil, mon premier est un souffle d’air frais, une décision qui pointe au stylet un tournant essentiel, de ces bifurcations annonçant des voyages sans retour, et plus loin, bien plus loin que là où va le commun. Vers l’autonomie, vers l’écologie, vers… une forme de liberté, peut-être.

« De retour dans sa ville natale, Thoreau commence à enseigner à la public school, mais l’expérience fait long feu au bout de seulement deux semaines. Forte tête, Thoreau n’est déjà plus capable d’obéir à l’autorité pour peu qu’elle contrevienne à ce qu’il juge juste. Ayant refusé d’infliger des châtiments corporels à ses élèves, il s’attire les foudres du comité scolaire de Concord et donne sa démission. Dans le contexte de crise économique qui sévit alors aux États-Unis, il ne parvient pas à trouver un nouveau poste d’enseignant et est contraint un temps de retourner à la fabrique familiale de crayons.
Année charnière, 1837 marque le début d’une vie nouvelle : David Henry inverse l’ordre de ses prénoms pour devenir Henry David Thoreau, et commence dès le mois d’octobre, la rédaction d’un journal qu’il tiendra jusqu’au seuil de sa mort. (…) »

Henry David Thoreau, La moelle de la vie

Mon second est une tache d’encre sur un papier de riz, croisée et aimée au fil d’une douce lecture, lumineuse et bichrome ; l’histoire d’un peintre chinois, Bada Shanren, aux noms aussi multiples que ses renoncements, d’un chemin d’encre, de pierre et d’eau, vers l’essence, le trait, l’épure. Aux mille nuances du noir. Aux premiers pas fixés ainsi.

« Un jour, son père le fit marcher pieds nus dans une bassine pleine d’encre, puis sur toute la longueur d’un rouleau de papier. Au début, les traces que laissait Chu étaient noires et humides, puis elles s’éclaircissaient à chaque pas, jusqu’à devenir presque invisibles. Alors il sauta du papier sur le sol en bois.
Le père prit le pinceau et écrivit sur le bord supérieur du rouleau : Une petite portion du long chemin de mon fils Chu Ta. Et plus bas, il nota : On trace un chemin en le parcourant. »

Richard Weithe, Mer d’encre

Mon troisième est le feu ravivé, la conviction fertilisée à nouveau par cette lecture époustouflante, intransigeante, ‘appelante’, poussant, puissante et spiralée comme une racine de frêne, comme une promesse de non-retour, comme ‘les destins que l’on se donne’ et ceux dont on décide par temps clair de ne plus subir le joug.

« Le roi fronça lentement les sourcils, et son visage se fit grave. Et il demanda doucement :
— Pourquoi ?
— Pas en paiement de la dette, car je ne négocie pas avec toi, Lugh. Mais parce qu’il se peut que moi aussi, vois-tu, je me souvienne de toi, bien que je ne sois plus la Cailleach que tu as aimée. Mais surtout parce que Seuil, au final, doit être cela. Une voie nouvelle, une forme nouvelle. La mémoire dans l’oubli, et des frères qui vont chercher leurs frères. La terre où nul, jamais, n’est laissé derrière. L’espace du courage. Et de l’espoir. Et de la foi. Notre humanité, et mieux que l’humanité. Une force hybride, qui joindra enfin deux mondes. Seuil, ce doit être cela, et rien d’autre, ou Seuil n’est rien.
Il cilla, resta un moment silencieux, comme plongé dans des pensées aveuglantes. Puis il se tourna d’un geste vif vers son écuyer.
— Fais amener la Lance. »

Léa Silhol, La Glace et la Nuit – Opus un, Nigredo

Mon tout est ce moment en équilibre, en suspens, cet instant où le marcheur bascule, certain de rien et confiant de tout, vers le non-retour. Le moment du choix. De l’éthique, du refus.  De l’alter-native vers une vie nouvelle. Et aucun autre bagage que ce feu, et cette aiguille aimantée.

Je ne sais quel est le but de ce billet. Mais je sais, ou je devine, et espère, le parfum d’air pur, de feu sous la glace, de ces ‘actes d’Hiver’. :)

(Je suppose que j’aurais pu citer, dans la même veine,
une bonne moitié de Fovéa, aussi ^^
… Next épisode : « Des thèmes transversaux
dans l’oeuvre d’une certaine LS »)

Bada Shanren, Flowers by a River, Tiajin Art Museum

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