Mon cher René,

votre envoi me déçoit beaucoup, et m’interroge. En plus, j’étais en train de penser à vous, venant à l’instant (à l’instant !) de lire d’une traite le « Discours sur le colonialisme » du grand Aimé Césaire.
Quel rapport, me direz-vous.
Et bien voici.

Ce livre traînait sur la table depuis quelques jours, je me promettais de le lire.

Ce matin, aux infos france-culturiennes (auxquelles, vous aviez raison, il faut prêter une oreille de plus en plus critique, mais bref), l’on me parle du défilé du 14 juillet version 2010, vous savez bien, celle où on fait semblant de rattraper l’irrattrapable en faisant défiler des soldats africains cinquante ans trop tard.
Je me dis donc, c’est un bon jour pour lire ce livre.
Je le dévore. J’en tape sur la table. J’en ai les larmes aux yeux.
L’image du brouillard de sang me suit, suinte, colle.
Je veux en acheter des exemplaires à envoyer à plein de monde.
Je repense, très vite, à tout ce que vous avez dit sur la colonisation, l’impérialisme occidental mortifère, les gens classés par numéro de race, les Expositions Universelles, etc.
A plein de choses.
A votre ouvrage « Du bougnoule au sauvageon : histoire de l’imaginaire français » que j’ai lu, et qui contient des faits historiques terrassants, à celui « Aux origines de la tragédie arabe » qui est sur ma pile à lire.
En refermant le livre, je me dis immédiatement, ah, ce que ce serait bien que sur votre site -par exemple, mais c’en est un qui est fourni il me semble- l’on puisse trouver une liste des bouquins indispensables sur la colonisation, le racisme, l’histoire européenne coloniale, etc. Un genre de bibliographie sélective, militante, brûlante.
Je me dis que peut-être est-ce déjà le cas.
Alors j’allume mon écran, je regarde mes messages.

Je commence à fomenter quelques petites phrases pour faire sur mon présent blog personnel la publicité de cet immense auteur, surtout pour dire ma joie et ma tristesse de l’avoir lu, un peu.
Mais avant cela, conditionnée je suis, conditionnés nous sommes tous, j’allume donc mon écran et je regarde mes messages.
Synchronicité, je reçois votre newsletter à laquelle je suis abonnée, pour vos articles pertinents, argumentés, complexes mais ô combien nécessaires.
Mais je ne l’ouvre pas en premier, puisque je reçois d’abord de vous un autre message.
(Donc là je n’ai pas encore lu la newsletter).

Et cet autre message, venant de vous envers qui j’éprouve une admiration toute fraîche et reconnaissante, vous qui m’avez montré des pistes de réflexion et de résistance, cet autre message donc, est farci de blagues misogynes.

Contre les femmes.

Contre moi.

Le titre du powerpoint est « Pensées humoristiques ».

Et là, j’avoue que je ne comprends pas.
Pourquoi ? Mais pourquoi ?
Pourquoi s’échiner, des années durant, à faire éclater la vérité sur le colonialisme, à mettre en lumière le racisme institutionnalisé de la France et de l’Europe, à travailler si longtemps comme correspondant spécial dans ce Moyen-Orient déchiré ? Pourquoi tant se battre pour « l’humain » si « l’humain » ne comprend pas en son sein – justement – « l’humaine » ?
Pourquoi perpétuer et propager la misogynie ?
En quoi les blagues misogynes et sexistes seraient-elles plus drôles que les blagues racistes, qui ne le sont pas ? Ou moins graves ?
Sont-ils nombreux, et j’ai bien peur, soudainement, qu’ils le soient, ceux qui dénoncent (et grandement) une discrimination tout en en validant une autre ?

Pourquoi m’avez-vous envoyé ce message ?

Vous vous souvenez de l’étymologie que vous avez donnée du terme « radical », prendre les choses à la racine, définition qui m’avait tellement plu que nous en avions parlé, et que je l’avais reprise ici même, presque comme un credo. (Credo est très mal choisi, j’en conviens, puisque présentement il s’agirait plutôt du contraire, de ne plus croire aveuglément mais d’avoir un oeil critique, causal, à la racine des choses).
Et ce matin, avec Aimé Césaire d’un côté et ce powerpoint de l’autre, je cherche à comprendre ce qui cause, ce qui justifie (ou pas, justement) le sexisme, comme le racisme. Ce qui explique qu’une même personne (si cela n’est pas du spam, après tout c’est toujours possible) puisse être contre le racisme, et pour le sexisme.

Donc, quelle est la racine de ceci ?
Eclairez-moi.

Bien à vous,

Fabienne

PS. Je place ce message ici, car ce sujet peut intéresser des visiteurs/visiteuses de ce blog, et ami-e-s avec qui nous avons eu plusieurs débats sur le thème « une discrimination et pas une autre », pour le dire comme ça.

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