Entre toutes les choses que je ne veux pas perdre, il y a ce texte.
Trouvé sur Mountain Wilderness (un endroit où l’on ramasse ses mégots en montagne, pour l’esquisse) & retrouvé dans mes cartons myspaciens.

A propos de cet exil, virtuel mais un peu forcé, depuis mon ancien blog MS, comme on le sait peut-être déjà, je ne décolère pas… de la mise en page sabrée mais surtout, vraiment, de la perte irrémédiable des commentaires, ceux de mon blog mais tout autant ceux des lieux amis, auxquels je tenais, réellement, et qui m’ont fait tenir, à une période plus froide que la présente.
C’est *cela* que j’aurais voulu garder, c’est *cela* qui est perdu. Pas de mots pour les pas perdus.

Mon amie H. – qui passe par ici de temps en temps ;) – a vaillamment relogé ses beaux billets dans un lieu plus océanique (en vérité, oui :) ), je lui embraye le pas pour réinstaller deux-trois choses ici à mon tour.
Et concernant le, entre guillemets, ‘gros morceau’ de ma petite randonnée au pied des Pyrénées, je vais bidouiller une page voisine, ou un blog voisin, je ne sais pas encore.

Pour se consoler, rien ne vaut un peu de neige sur le présent jardin bleu, et quelques pas blancs. :)

En attendant, donc, je ne me lasse pas de caler mon pas sur le pas de ce texte-là, avec une pensée pour les infatigables marcheurs, à ceux qui se reconnaîtront ou non.
Que je livre tel quel, pas irréguliers et chemins pentus inclus…

§

Monter en y pensant

08-11-2007

de Bernard AMY

ai toujours été un peu gêné quand quelqu’un
Oh ! Vous savez, je ne suis pas alpiniste. La montagne, je la pratique à un niveau très modeste

Pourquoi faudrait-il faire une différence entre celui qui quitte la vallée et s’engage sur le sentier montant, et celui qui est déjà là-haut ? Celui encore tout près des hommes, et celui plus près du ciel.  Celui sur le ruban de terre qui prolonge les terres, celui sur ces pierres où commence le ciel. Et d’abord, qu’est-ce que la montagne, je veux dire l’alpinisme ?
On dit souvent       Celui qui revient est différent de    Oui, c’est peut-être un cliché. Mais tout usé qu’il soit, un cliché garde trace de ce qui l’a d’abord porté      Trouver l’idée première sous le cliché     Celui qui revient est différent de celui que l’on a vu partir     Et marcher, escalader, c’est d’abord partir       Partir pour aller vers ce qui barre l’horizon        Le montagnard est homme des obstacles, et toujours pour rêver de les franchir     Et s’abîmer dans le franchissement : monter, d’abord pris tout entier par l’effort, possédé par cette force toujours prête —et peu d’hommes en connaissent l’exacte mesure— toujours prête mais que bien souvent l’esprit et son corps ne savent libérer que dans les épreuves —ou bien est-ce l’épreuve qui l’impose, qui par sa force oblige à la force mimétique ?      Tout entier pris, puis soudain libéré, se retournant, et découvrant « l’aventure stupéfiante du monde », et se sentant enfin porté par la « puissance du bonheur palpable », et, parce qu’emporté par le bonheur, saisi par l’envie d’aimer, envahi par l’envie de vivre, et se demandant     Est-ce cela l’enchantement ?     Et en même temps : pourquoi croire que l’enchantement puisse être différent ? Homme de col ou homme de sommet, l’envie de vivre n’est-elle pas la même ? Col ou sommet, l’ascension semblable ?       Question de définition peut-être     Ou plutôt, trouver tout ce qui définit la chose en la faisant
Oui, gêné. Et alors :
Vous, pas un alpiniste ? En êtes-vous sûr ? Vous n’êtes pas un pur citadin. Vous allez en montagne, je crois.

Oui, oui, mais de la randonnée seulement. Pas plus. Pas l’escalade, et en tout cas pas au niveau où vous

Pourquoi vouloir tant que nous ne soyons pas semblables ? Je sais qu’à un moment précis         Là, à l’endroit précis où lui s’est arrêté de monter, et où moi je me suis assis dans l’herbe au retour de ma course, là au bord du sentier, lui et moi sur le même bout de planète, touchant la même terre, et nos regards        Sont-ils différents, nos regards, lorsqu’ils balaient lentement, paisiblement, avec tout le bonheur possible l’espace au-dessus des profondeurs et s’arrêtent sur les montagnes sœurs de la nôtre, là-bas à niveau, à même hauteur     Oui, le bonheur se mesure-t-il ? le mien plus grand que le sien, parce que venu d’en haut ?      Mais lui, peut-être plus fort que moi parce que plus loin de lui-même    Ou peut-être plutôt, ni plus ni moins fort            Chacun avec ses forces mises à nu, et c’est ça qui compte         Chacun qui a fait son pas le plus haut aujourd’hui : cela ne suffit-il pas ?

Je sais, la montagne est la même.    Mais vous pourtant      Non, jamais je ne pourrai      J’admire que vous puissiez     Là-haut, là d’où vous venez, rien n’est fait pour l’homme, c’est l’homme qui doit se faire pour elle, la montagne     Alors que moi, je sais bien que le sentier a été fait pour l’homme, pour moi qui ne suis qu’un homme qui marche    Non, non, l’alpiniste c’est vous, pas moi

Toujours gêné de s’entendre ainsi élever     Mais pourquoi gêné    Il n’est pas faux que je me suis élevé, et au point le plus haut      Et m’élevant, je sais bien qu’une part de moi se voit au-dessus des autres, et se montre, toujours, en appelant l’en-bas, en faisant signe, en racontant, en écrivant, chaque fois incapable de ne pas dire      Et se montre pour que celui d’en-bas ait à lever la tête et me montre dans son regard cette admiration, cette reconnaissance qui m’élèvera        Monter pour s’élever dans l’esprit de ceux qui restent   Monter pour se grandir      Vers le sommet et donc loin des hommes   Devenu le temps d’une course le veilleur de Jean-Paul Hameury : « Ils se tiennent là-haut, les veilleurs, à l’aplomb du passage, attendant que le désespoir nous verse où ils demeurent »      Mais pour être monté en escaladant plus haut que lui qui a marché, lui ai-je pris sa place de veilleur?
Il faut des veilleurs de pente proche à qui ceux qui vivent dans les plaines demandent simplement de voir au-delà de l’horizon     Et des veilleurs des cimes, qui pourront dire ce qui vient de plus loin et appartient au monde par-delà le ciel     Lui, veilleur d’en bas, moi, veilleur d’en haut, « n’attirant ni n’exhortant mais simplement marquant le lieu… »   Tous les deux guetteurs de vent, jouissant de sentir nos regards qui élargissent le monde
Et tous les deux, moi sur mon sommet, lui sur le replat de son col, rêvant déjà des sommets et des cols révélés, mais sachant bien qu’à la fin tous les deux nous trouverons sous nos paumes appuyées sur la pierre froide le même regret      « Le regret de l’autre versant, et le souci de cet autre temps où, s’en allant vers toute fin, nous pensions vivre d’avantage »
Mais non ! Même sans se dire que nos fins se rejoindront parce que le dernier regard sera le même d’être pour tous inimaginable, même sans cela encore une fois       La même terre, la même pierre souterraine, le même ciel au-dessus, plus vaste et plus profond que l’espace inverse de la vallée, tout cela fait la même montagne, non ?      Et si l’alpinisme est un art qui      Dire plutôt : fait partie de ces arts qui enseignent à « entendre le silence et à voir l’invisible », pourquoi pourrait-il être noble ou vil ?     Petit ou grand selon la distance du ciel ?     L’altitude du geste mesurerait la hauteur de l’action ?      Non ! La vraie hauteur est celle qui sépare le geste du but, la décision de l’accomplissement     « Du premier pas dépend le dernier ». Mais le dernier n’est rien sans le premier       Il n’est pas du haut sans le pas du bas     L’alpiniste : celui qui fait le premier pas, et le fait montant ?  Puis s’élève encore, et au-dessus s’élève plus haut que l’au-dessus
L’un marchant, l’autre escaladant, mais chacun mesurant le monde de son pas       L’un, pas régulier et paisible, l’autre, pas inégal et toujours à calculer     L’un, pas qui se fait oublier et donne au regard tout l’esprit à emplir, l’autre, pas qui emplit l’esprit tout entier puis chaque fois le laisse assez vide pour donner place à la totalité du monde        Mais tous deux mesurant la pente, arpenteurs de pierre ou de terre dure, allant entre l’espace du vide et la matière du plein, entre l’impalpable lumière des étendues profondes et la substance qui se tient derrière la pente ou la paroi

Mais pourquoi gêné ?  … vrai que j’étais là-haut, très au-dessus de lui. Je voudrais qu’il n’en soit pas ainsi ?
Pourtant : être alpiniste, c’est peut-être tout simplement
Vous savez, Monsieur, nous aimons la même montagne parce que nous y aimons la même vie, je crois        Comment vous dire       On est alpiniste dès qu’il y a une pente, oui, c’est ça, l’équilibre sur la pente, et le sommet pas forcément comme un but, mais comme un amer vers quoi faire aller sa vie
Le temps d’un jour        Pour construire du présent assez solide pour être trame des jours futurs

… Gêné dès que quelqu’un s’excuse de n’être qu’un randonneur
Et plus s’il insiste : Oh ! Vous savez, ma montagne n’est pas la vôtre, elle est tout à fait modeste

Gêné : alors que faire d’autre que sourire pour lui dire que nous sommes semblables     Semblables dès que la pente est là     Je sais, il veut être un simple randonneur    Mais comment lui dire que le plus difficile est de partir, et de commencer de monter ?

Voyez-vous,  moi, jamais     Il s’excuse de n’être qu’un simple randonneur   Mais ne le fait-il pas pour être contredit, pour que je lui dise mais non, mais non

D’habitude je souris, puis je dis : « Oh ! Vous savez, l’alpinisme commence là où l’on doit se tordre les chevilles pour marcher ». Il sourit à son tour. Au fond de lui, il le savait. Il y a en tout homme une part de lui-même qui, sans toujours se le dire, regarde la montagne comme une terre familière, sait que l’alpinisme a été mis dans le cœur des hommes depuis toujours, et pressent qu’être alpiniste c’est tout simplement accepter la montagne en soi.

§

La prochaine fois, nous reviendrons sur les pierres qui roulent.

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