Hello people, il est 6h04 et je ne prescris pas de la bonne humeur mais de la lecture. Il faut lire ce blog. Pas le mien mais celui d’Alain de Halleux, nommé Message in a bottle – carnet de voyage / Fukushima : From the kids of Fukushima to the world. Je l’ai découvert il y a une heure, via un article listant implacablement les dix plus grosses aberrations récentes de la situation japonaise post-catastrophe (ou per-catastrophe puisque cela continue à brûler), qui a fait réagir plusieurs d’entre nous sur le rézosocio que vous savez.

Phase 1 // L’on peut commencer, plus bref et bourré d’infos que vous ne croiserez pas ailleurs, par l’article Que se passe-t-il au Japon sur le Blog de Fukushima, pour saisir un peu à quel point cela nous dépasse, si l’on ne l’a pas déjà lu et pris en pleine gueule.
Où l’on comprendra, entre mille nouvelles hallucinantes, cette histoire sinistre de bonne humeur.

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Phase 2 // Ensuite, je reprends ici le début de nos impressions, juste pour être dans la continuité, et parce que le Message en bouteille fait écho à plusieurs choses, mais c’est un tel prisme…

Alors voilà, mes copines et moi, on lit le truc et on dit ça :

(si les copines en question m’autorisent à CC leurs réponses, je pense qu’il n’y aura pas de souci m’enfin si jamais, tell me girlz, je ferai le tri souhaité)

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Fa — Dévastation. Inrésumable. Et sans voix, alors je fais passer le témoin avec mes mains.

Sur ce, je sèche le boulot (un luxe injuste) et je retourne à mes kanji, vissée à l’idée que les traductions peuvent sauver le mondes – elles -.

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Anne — Sciée par l’article, et par les décisions prises : éparpiller les déchets partout, gné? 0_o Quand au coup d’envoyer la bouffe contaminée dans le tiers monde… Et dire que pour le reste du monde, c’est bon c’est fini on en parle plus :(

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Lullaby — oO sciée aussi… et le monde entier après ça, qui continue de faire l’autruche à coup de non-le-nucléaire-n’est-pas-dangereux… j’en ai mal au coeur, mal au bide, mal partout

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Psyché — *essaye de comprendre comment on peut faire, en haut lieu, faire preuve d’une telle, criminelle inconscience*

*essaye de réaliser ce que ce doit être, en tous lieux, de vivre ou survivre avec les conséquences d’une telle inconscience*

*a le cerveau qui bloque, et le coeur retourné. Error System code.*

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Psyché again — ‎… Et pendant ce temps-là, dans le reste du monde, le grand cirque continue. Je lis à la file ton lien, et celui de Nath’, sur une fuite radioactive d’origine inconnue. Mais touuuuut va bien, nous martèle-t-on en berceuse…

RFI – Europe : Emanations radioactives mystérieuses mais inoffensives

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Fa again, en mode tartine — @toutes : Oui… j’ai fait tourner tellement je n’arrivais pas à en croire mes yeux. En général, une ou deux aberrations par article remuant, ça fout déjà sa petite claque. Mais cette liste-là, ce chapelet d’énormités et de décisions surréalistes, c’est…
Pas de mots, à part recopier, dire et redire ce qu’on a du mal à lire tant c’est énorme… Combien d’aberrations : déplacer des déchets contaminés sur tout le pays, ouaip, et près d’une des zones les plus densément peuplées du monde ; faire passer un seuil de sécurité de 1 mB/L à 300, tac comme ça – comme quoi le mot sécurité ne veut effectivement rien dire – ; ne pas évacuer les enfants alors qu’on sait qu’ils sont encore plus sensibles aux radiations (!!!!!) ; arroser le tiers monde de denrées contaminées (putain ça, aussi) ; filer le fric public pendant que les actionnaires se gavent (avec cette phrase splendidement juste : ‘privatiser les profits, socialiser les pertes’, ou le résumé exhaustif de trois ans de crise mondiale et de trois siècles de capitalisme) ; et ça continue : les cendres, les concentrations qui montent encore ; et pour couronner le tout… PRESCRIRE DE LA BONNE HUMEUR.

Le fait de réaliser, très partiellement et très lentement, que ce pays – mais ç’aurait pu être un autre – que je commence à peine à découvrir, par sa culture et ses spécificités incroyables (géographiques, mystiques, culturelles donc, humaines, tout), en a pour des siècles avant de se relever de cette catastrophe sans nom… L’idée de la catastrophe sans fin, du noyau qui continue à brûler, à creuser, à irradier, comme une Etoile Noire terrestre que nous avons fait grossir encore et encore… oui, moi aussi ça me dévaste.

Et les échos, les ondes de ça (outre ces putains de particules qui traînent en ce moment sans qu’on veuille nous dire d’où elles sortent !) vont jusqu’à mon gros petit livre d’apprentissage des kanjis, que je grignote un peu, par une attraction magnétique difficilement maîtrisable pour cette langue et ce système d’écriture sur lequel je pourrais faire dix posts ; parce qu’en potassant mon truc, là, j’ai l’impression d’être Frodo traînant trois petites semaines en LothLorien, découvrant quasi trop tard un monde-trésor déjà en perdition, déjà * passé *, une excroissance spatiotemporelle merveilleuse au milieu du désastre, et conjuguant dans son coeur un amour immédiat pour la poésie, la beauté de ce monde, avec une mélancolie omniprésente, un sentiment de perte d’autant plus terrible. Je déboule, j’apprends mes trois idéogrammes, je déplie le sens et le code comme un origami, et vlam, les nouvelles du Japon que vous voyez.

Putain mais au moins, au minimum par respect pour les personnes et la terre qui subissent ce qui se passe, comment peut-on ne pas au moins reconnaître ça, comment peut-on OSER prescrire de la bonne humeur ???

(vous comprendrez que c’est sans doute mon statut de prescriptrice qui me fait réagir à ça en particulier. Mais même, même. Peu importe ce que je fais, d’où je viens, qui je suis. Pas de hiérarchie dans la douleur, ni dans les luttes, ni dans les regards ni dans les victimes, bientôt internationales apparemment.)

Bref. Je repense à peu près chaque jour à ces légendaires jardins japonais sur lesquels j’ai pondu mon mémoire. A leurs symboliques multiples, sur le visible et l’invisible… et aux invisibles particules qui contaminent toute cette splendeur minérale, désormais, et qui en font des endroits funestes.

(Je n’ai pas de bonne humeur pour conclure, non – mais je vais quand même voir les Carnets en question en fin d’article.)

Amaterasu ne voulut plus sortir de sa grotte…

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Phase 3 // Alors pourquoi reprendre toutes ces impressions ici, malgré que les fidèles lectrices (au bout du cinq centième commentaire de fille, j’ai décidé que le féminin l’emporte, avec une petite pensée spéciale pour le seul monsieur qui aie jamais commenté sur la Clef ;) ) sont déjà quasi toutes au courant, et malgré, comme expliqué en longueur avant, que l’impact de tout ceci… bon bref, cf. Théorie des Etoiles de Mer ?
Et bien parce que justement, en vertu de cette théorie, déjà, il faut absolument que ça sorte et crève la surface de l’écran et de l’eau des larmes, et puis, face à une telle contamination d’irradiations doublée d’une telle contamination de désinformation officielle et de désintérêt mondial progressif, il est fort besoin en miroir d’une contamination empathique en action. Comme le dit l’auteur du blog, rebaptisé Alan-san, il faut faire circuler le ki !!
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Voilà, juste ça, je ne supplie pas souvent et je lis peu sur commande, mais lisez ce Carnet de Fukushima.
Il connaît son sujet, mais surtout, il est bien fait et laisse en pleurs.
Il y explique la préparation de son film que je voudrai voir à tout prix, ainsi que son docu précédent RAS. Les rencontres avec les enfants, les ados, les adultes des zones parfois plus contaminées que Tchernobyl (…et toujours habitées, on n’a pas mécompris, c’est bien ça).
Il reprend un sentiment dont j’ai fait part à l’instant, avec la formule exacte jusque dans sa racine étymologique, parlant des jardins japonais, de Paradis perdu (OUI).
Il dit rapidos pourquoi il trouve, lui aussi, que ça craint salement si Hollande & consorts s’accrochent à cette horreur de nucléaire.
Il parle du shintoïsme, de la perte, évidente, clichesque, et réelle, de ce lien amoureux et respectueux à la Nature. De la ressemblance, sur le mythe, avec les Amérindiens qu’il a vus auparavant.
Il bute sur les verrouillages, les gens qui ne veulent pas parler, ceux qui disent ce qui pourrait faire plaisir, ceux qui militent, ceux qui restent, ceux qui s’en vont. La dame de 77 ans qui veut attendre 30 ans (donc ses 107 ans…) pour pouvoir retourner chez elle. Les fœtus qui ne tiennent pas (Grande Mèren’écoute pas ça petit ange), les musicos reconvertis en physiciens citoyens, les dosimètres au cou des mômes.
C’est incroyable.
Point fondamental : il part du point de vue de l’enfance. Loin d’être une anecdote ou une pose, cette prise de position, ce choix thématique si l’on peut dire (bien que cela recouvre au final tous les thèmes), est essentielle. Parce que plus proches de la recherche de la vérité, parce que plus exposés, même sans la métaphore, exposés dans le réel. Parce qu’ils ne savent pas s’il seront ‘mariables’. Parce qu’ils ont malgré tout une vie à vivre. Parce que tout passe par là. Parce que, je cite, « il doit bien y avoir un peu de lumière dans ce tunnel si sombre« .
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Phase terrestre // En le lisant, j’ai pleuré et j’ai très fortement repensé à la Palestine, comme jetée dans une fissure nouant deux espaces-temps, aux rencontres avec des jeunes, des vieux, des gosses palestiniens, des militants, des désabusés, de tout. N’y voyez pas là une comparaison inappropriée, de toute façon je ne suis pas en état de dire ce qui est comparable ou non, et certainement pas la souffrance ou la politique ; mais un écho frappant de ressemblances, dans le vécu des personnes, leurs choix, leurs prises de position (ou pas), les conséquences dévastatrices, la minimisation généralisée quand ce n’est pas le mensonge affolant des autorités, le réveil après le grand sommeil consumériste… Ce mix délirant, ressenti si douloureusement dans les Territoires occupés palestiniens, je le retrouve, sans l’avoir prévu ni cherché, sans même forcément vouloir le comprendre ou le justifier, ici : ce mélange inextricable entre une réalité aberrante et psychotique, un déni des instances doublé d’un cynisme à toute épreuve, et chez les gens, chez le peuple, une souffrance et une inquiétude terrifiantes mêlées à un désir de vivre irrépressible, même au-delà de tout espoir.
Je ne m’attendais pas à trouver ça à ce moment-là. Et j’ai eu besoin de le dire ici. Voilà.
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Phase céleste // Une dernière chose, je réalise aussi que mon image de l’Etoile Noire, sortie comme ça des profondeurs de l’insomnie et des consultations de gosses qui rêvent qu’ils sont Luke SkyWalker (en direct de hier), n’en est pas tellement une, d’image. Les étoiles, les vraies étoiles du vrai ciel qui nous transportent tant, ces petits luminaires de la poésie, les étoiles du poète sont des centrales nucléaires.
Noyaux en fusion, par milliards de milliards. Brûlant de toute éternité.
Même le divin Soleil est une centrale.
Et nous on fait de mini-étoiles sur la fine écorce de l’arbre-Terre. On se prend pour des dieux-Soleil. Et elles nous pètent à la gueule, elles trouent et tuent la membrane, et c’est un drame indescriptible – un crime imprescriptible.

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Bonne humeur mon cul.
(Même impression que dans Vegan heureux ou coléreux, tenez, finalement, je viens juste d’y penser, mais en plus clair et moins confus. Toutélié, encore et toujours)
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Ordonnance complémentaire // Des Etoiles de Mer contre les Etoiles Noires…
J’en ai certainement déjà parlé ici, mais chopez si vous le pouvez le documentaire Into Eternity, film glacé, beauté froide aux relents de science-fiction, sur la construction d’un centre d’enfouissement de déchets nucléaires en Finlande.
N’oubliez pas les mises à jour du Réseau Sortir du Nucléaire, toujours au point.
Des tas d’autres liens sur le sujet, sur un gros billet d’automne – je ne désespère jamais, et tant pis si ce n’est qu’une énième… bouteille à la mer ^_^ -, Île de la Bonne Fortune, premier paragraphe.
Et enfin, encore d’autres liens (Basta, Pièces & Main d’Oeuvre, etc) et la carte mondiale des Tchernobyl sous-marins dans un billet du printemps, J’ai mis dans ma valise.
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Allez, il suffit pour ce matin. Je laisse les commentaires de ce billet grands ouverts, comme d’habitude. Mais chat échaudé craignant l’eau froide, je préviens immédiatement : je fais circuler le Ki mais pas le reste ; donc les éventuels commentaires contaminés au cynisme cherchant à m’expliquer qu’il ne faudrait quand même pas culpabiliser iront directement se faire foutre.
Je ne suis pas d’humeur pour ça. Et ailleurs on fait ce qu’on veut, mais sur la Clef de Fa on respecte la douleur du monde.
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Merci. Bonnes lectures, et prenez soin de vous et du reste :)
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* Extrait – Message in a bottle / Carnet de Fukushima *
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みどりごの実桜拾ふセシウムも
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Mon bébé ramasse
Des cerises de sakura
Au césium.
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